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Fin de vie et suicide assisté, 2

Catégories : Actualités

« Il existe une voie pour une application éthique de l’aide active à mourir, à certaines conditions strictes » : tel est l’avis rendu public par le Comité consultatif national d’éthique mardi 13 septembre. Qu’en disent les doctrines des principaux cultes et leurs responsables ou spécialistes des questions d’éthique ?

Article du Journal La Croix du 16 septembre

 

« Du brouillard sur la réflexion »

Du côté des confessions chrétiennes, l’Église catholique oppose une réprobation morale à l’assistance au suicide. « Nous devons accompagner les personnes jusqu’à la mort, mais ne pas la provoquer ni favoriser le suicide assisté », soulignait le pape François lors d’une méditation sur la mort, en février dernier.

Archevêque de Rennes et responsable du groupe de travail « Bioéthique » de la Conférence des évêques de France (CEF), Mgr Pierre d’Ornellas a regretté dans un communiqué, mercredi 14 septembre, que l’avis du CCNE « jette du brouillard sur la réflexion. Il utilise le même mot “fraternité” pour qualifier à la fois l’aide active à mourir et l’accompagnement par les soins palliatifs. Mais comment appeler fraternel le geste qui donne la mort à son frère qui la demanderait ? ».

Tout en jugeant « prudent » l’avis du comité d’éthique, la Fédération protestante de France (FPF) a dit, elle, partager la « crainte » que « l’évolution législative proposée soit principalement motivée par des raisons économiques ou idéologiques ». Dans un communiqué diffusé mercredi 14 septembre, la FPF a rappelé les « principes structurants qui guident sa réflexion éthique à propos de la fin de vie », parmi lesquels « la compassion fraternelle avec les plus vulnérables ».

Associé au Conseil national des évangéliques de France (Cnef), le Comité protestant évangélique pour la dignité humaine a, lui, estimé que le CCNE cherchait « à se donner bonne conscience » en plaidant pour le renforcement des soins palliatifs. « Comme si permettre à la solidarité et aux soins de se développer devait excuser – et rendre acceptable par ailleurs – la violence d’un acte meurtrier », relève son communiqué, diffusé vendredi 16 septembre.

« Aux yeux de l’Église orthodoxe, la société se trompe en croyant voir dans l’euthanasie une solution à la souffrance humaine », disait pour sa part devant les parlementaires, en 2014, Mgr Emmanuel, alors métropolite grec-orthodoxe de France. Il considérait aussi que le suicide assisté était « une violence et pas un acte de liberté ».

Le judaïsme s’oppose au suicide assisté, contraire à l’interdit de tuer. « Les textes sont clairs : aider à l’agonie ou effectuer une action qui pourrait provoquer un décès plus tôt que prévu est considéré comme un meurtre, explique le rabbin Yeshaya Dalsace, du courant massorti. C’est un interdit radical. »

L’un des versets du Deutéronome énonce en ce sens la primauté de la vie sur le consentement de la personne : « Tu choisiras la vie. »« Contrairement à d’autres conceptions religieuses, la mort, dans le judaïsme, n’est pas perçue comme un accomplissement mais comme un renoncement à la vie concrète », illustre le rabbin.

 

Respect de la vie et atténuation de la souffrance

Il existe toutefois une ligne de crête entre le respect de la vie et l’atténuation de la souffrance humaine, point sur lequel les interprétations rabbiniques peuvent diverger. Pour le grand rabbin de Paris, Michel Gugenheim, un orthodoxe strict, « arrêter de nourrir une personne est considéré comme un meurtre ». En ce sens, « la loi Claeys-Leonetti est déjà en contradiction avec la loi juive », selon lui.

Pour le rabbin Yann Boissière, du courant libéral, « s’il y a des éléments qui empêchent la mort naturelle, il faut supprimer ces éléments pour laisser la personne mourir » . Dans cette conception, le judaïsme autorise la sédation profonde et continue, légalisée par la loi Claeys-Leonetti de 2016. Une loi que le grand rabbin de France, Haïm Korsia, juge « formidable d’humanité et d’équilibre ».« Il n’y a nul besoin d’aller plus loin », estime-t-il, en considérant la possible légalisation du suicide assisté comme une « rupture anthropologique tragique ».

Sur les questions de fin de vie, lislam « converge avec le christianisme et le judaïsme », souligne Sadek Beloucif, membre du conseil d’orientation de la Fondation de l’islam de France et chef du service d’anesthésie-réanimation à l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis). « Plusieurs passages du Coran indiquent que seul Dieu est le détenteur de la vie et de la mort », indique également Omero Marongiu-Perria, sociologue spécialiste de l’islam. La sourate 3, verset 145 du Coran dit : « Il n’appartient à aucun être vivant de mourir qu’avec la permission de Dieu selon un délai écrit fixé à l’avance. »

Dans le cas de l’aide à mourir, Sadek Beloucif, qui fut membre du CCNE de 1999 à 2007, insiste sur l’importance donnée par l’islam à l’intentionnalité des actes, citant un hadith (propos ou acte prêté au prophète de l’islam Mohammed) en ce sens.« Cela signifie que même si l’acte a une conséquence négative, il est valide s’il est effectué de bonne foi et avec un bon esprit », explique-t-il. Pour le médecin, ce principe permet d’éclairer la distinction entre sédation profonde maintenue jusqu’au décès – permise par la loi Claeys-Leonetti – et le fait de donner la mort. « Dans la sédation, l’intention est de soulager le patient, même si je peux prévoir un risque de hâter son décès », développe-t-il.

La question de l’euthanasie fait tout de même l’objet d’un débat au sein du monde musulman. Omero Marongiu-Perria, de tendance libérale, estime que « le texte ne peut pas tout conditionner », et qu’« on ne peut pas sacraliser une interprétation du texte au détriment de la dignité d’un être humain ».

Les responsables de culte vont-ils parler d’une même voix dans le cadre de la large consultation citoyenne sur la fin de vie qui doit s’ouvrir en octobre, en vue de l’établissement d’un possible nouveau cadre légal d’ici à la fin 2023 ?

 

Une prochaine réunion des responsables de culte

En mars 2015, avant le vote de la loi Claeys-Leonetti, cinq représentants des trois grandes traditions religieuses monothéistes (le cardinal Philippe Barbarin, le pasteur François Clavairoly, le métropolite orthodoxe Emmanuel, le grand rabbin Haïm Korsia et le responsable musulman Mohammed Moussaoui) avaient dit leur souhait d’un « débat serein, démocratique et respectueux de la personne humaine et de sa dignité » sur ce sujet sensible, et mis en garde contre « la tentation de donner la mort, sans l’avouer, en abusant de la sédation », dans une tribune commune. Cette fois encore, les responsables de culte ont prévu d’échanger leurs points de vue sur l’avis du CCNE. « Si on provoque une réunion, peut-être qu’on entrera avec une parole commune dans ce débat », a confié à La Croix le pasteur Christian Krieger, président de la FPF.

Auteur :Gérard Billon

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